« La tyrannie de la normalité »

En passant la porte de la Communauté de l’Arche d’Aigrefoin, je pars à la rencontre de personnes qui vivent dans une logique de vie partagée.  « De quoi avons-nous le plus besoin au monde ? Ce n’est pas d’être normal, mais d’être aimé et que quelqu’un croie en nous. »

Ces mots sont ceux de Jean Vanier, le fondateur des communautés de l’Arche. Et de normalité, à l’Arche, il en est question. De la « tyrannie de la normalité », comme il le disait à l’époque. D’amour aussi. Fondées en 1964, ces communautés accueillent des adultes ayant un handicap mental. Et si on dit communauté, ce n’est pas un hasard : ici, on on vit, et on partage, tout ensemble.

A travers la vitre du RER B en direction de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, les habitations disparaissent peu à peu. Le givre blanchit le paysage. C’est au sein d’une ancienne ferme fortifiée en lisière de forêt que la communauté de l’Arche d’Aigrefoin est née en 1981. Travailleurs handicapés, bénévoles, salariés et volontaires en service civique sont une centaine à y passer leur journée, et une quarantaine à vivre sur place. Du parking, on aperçoit les serres de l’atelier “Jardin Maraîcher” et des travailleurs handicapés dans leur blouson vert. Kamel, une personne “accueillie” comme on dit dans la communauté, est prêt pour sa mission : faire découvrir le site qui comporte un Etablissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT) avec cinq ateliers, six foyers d’hébergement, et un foyer de vie pour celles et ceux qui ne sont plus en capacité de travailler.
 

Arrivé à l’ouverture de cette communauté, Kamel participe chaque jour à l’atelier “4 saisons” destiné aux plus âgés. Pas question de ne rien faire : poterie, dessin, jeux… l’atelier leur permet de rester actif. Ce jeudi là, Jean, potier-céramiste, est venu réaliser des créations avec Xavier et Anne-Françoise, deux membres de l’Arche. Malaxer la terre, la modeler… les mains de Jean guident celles de Xavier pour terminer la préparation d’un fuselage d’avion. Régulièrement, l’artiste bénévole reçoit dans son atelier parisien des membres de l’Arche :« Voir la réalisation d’une activité ou du travail réalisé permet de se sentir valorisé ». Dominique, bénévole à la boutique de la communauté (il vend les produits réalisés par l’atelier “Artisanat”), souligne « Ici, ils sont en responsabilité, ce qu’ils n’ont peut être jamais expérimenté avant ».

Thomas, âgé de 18 ans est volontaire à l’Arche. Il souhaite devenir sapeur – pompier de Paris  @Victorine Alisse

En face, 30 personnes s’activent pour terminer une livraison attendue par un client. Car ici, on bosse. Des entreprises comme Gaztransport & Technigaz ou Nutrimetics, qui fait de la vente à domicile de produits cosmétiques, sont clients. Aujourd’hui, le défi est simple : coller une étiquette sur le dos d’une petite boîte. Nadia, à l’Arche depuis 13 ans et maman d’un fils de 20 ans, s’applique. En centrant l’étiquette sur la boite, elle raconte : « J’ai rencontré Quentin, mon 2ème mari, ici. Nous nous sommes mariés en 2007 et il a adopté mon fils Jean… Jean, comme Jean Vanier », insiste-t-elle.

 

L’Arche, une communauté mondiale

 La figure du fondateur est omniprésente. Canadien, Jean Vanier était destiné à une carrière dans l’armée. Mais entré à l’âge de 13 ans au collège de la Royal Navy, le fils de diplomate démissionne rapidement pour étudier la philosophie et la théologie. C’est en 1962 qu’il accompagne un prêtre dans un centre pour personnes handicapées mentales. Il en ressort choqué. La question de l’accueil de ces personnes devient rapidement une de ses préocupations, mais c’est dans un autre centre qu’il fera la rencontre décisive, quelques années plus tard : Raphaël et Philippe. Touché par leur détresse, il fait le choix de vivre avec eux. Le début de l’Arche. Aujourd’hui, sa structure représente 154 communautés dans 38 pays, avec 10 000 membres avec ou sans handicap.

Vivre en communauté n’est pas toujours évident pour autant, qu’on soit « accueilli » ou salarié. Pour Nadia et Quentin, c’était même devenu impossible. Alors qu’ils travaillaient ensemble à l’Arche, Nadia a préféré quitter la communauté. « On n’avait plus rien à se raconter le soir. » Après quatre années, elle revient, puis son mari décède à 43 ans. Aujourd’hui, cette femme au caractère bien trempé travaille à l’atelier “Sous-traitance”. Elle précise : « Il y a 2 ans, j’étais sous curatelle simple. J’ai un léger retard mental et je suis capable de gérer mes comptes toute seule et d’appeler le centre des impôts. » En montrant du doigt les paquets d’étiquettes, elle s’exclame : « Souvent c’est moi qui colle ! ». Gilles, le responsable de la sous-traitance, sourit. « Et tu fais ça bien ! »

Pour lui, son arrivée à l’Arche il y a 10 ans était un projet de couple. « C’est une expérience un peu à part. Il y a à la base l’idée de construire quelque chose en petit groupe pour créer une dynamique avec une grande place accordée à l’écoute. Ici, on considère l’autre et on créé quelque chose ensemble avec les forces et les faiblesses de chacun. » Être soi, ne pas avoir à jouer un rôle, voilà ce qui l’a amené ici. Même s’il ne vit pas sur place au sein d’un foyer, il remarque pourtant l’essence de ce lieu. « Ce qui se vit ici, c’est d’approfondir vraiment les choses et vivre des moments de partage avec tout le monde, ce qui n’est pas le cas d’autres structures où tu fais ta journée et tu passes à autre chose. »

Philippe, adjoint aux ressources humaines, membre de la communauté depuis 30 ans, après 5 années au séminaire, souhaitait à l’origine simplement prendre un an pour réfléchir. Discret et d’une voix paisible, ce père de cinq enfants détaille : « J’ai rencontré ma femme ici. Avant de prendre la décision d’y vivre pleinement, nous avons quitté cette communauté où nous étions tous les deux volontaires. » Au bout d’un an, la décision était prise. Son épouse, Marie-Odile est aujourd’hui responsable de l’atelier d’artisanat.

 

Des gestes à la place des mots

Elie, lui, est un ancien professionnel de l’humanitaire. « Sur le terrain, j’ai eu l’occasion de travailler avec des personnes en situation de handicap physique mais pas mental. Ce qui m’a attiré ici, c’est la vie communautaire avec des personnes en situation de handicap mental. Avec cette question essentielle : comment moi, je peux accueillir cette personne ? », raconte-t-il avec un sourire lumineux. Pendant la discussion, Yveline, recroquevillée sur elle-même, vient le solliciter pour réparer son poste de télévision. Il promet de venir l’aider. « Mais je me suis tout de suite senti à l’aise lors de ma première semaine ici, et j’ai tout de suite tissé des relations avec les personnes accueillies », confie t-il. Au sein de ce foyer de vie qui accueille 8 personnes en situation de handicap pour 4 ou 5 encadrants, une certaine complicité se devine. Lors des dîners, peu de mots, mais beaucoup de gestes d’attention. Puisque tout le monde ne parle pas, on communique autrement. Yves, qui ne s’exprime pas avec les mots, tend un bavoir. L’un des volontaires le lui met délicatement autour du cou. Ici, chaque personne accueillie a sa chambre et sa petite salle de bain. Au rez-de-chaussée, un tableau affiche les responsabilités : préparer le repas, débarrasser la table… La cuisine équipée et le salon avec ses canapés confortables sont des lieux d’échanges et de tranquillité. Sur le site, il y a 6 autres foyers comme celui-là.

Portrait de Nadia au caractère bien trempé. “J’ai un frère et une soeur qui m’appellent que pour le fric. Je me suis faite à l’idée et je ne parle plus à ma famille.” @Victorine Alisse

En train d’enlever les décorations du Sapin de Noël du salon, Annaëlle, la responsable du foyer, complète d’un air enjoué: « Avec le temps, on apprend à les connaître au quotidien. Ils nous accordent leur confiance, c’est important. Par exemple, Kamel ne supporte pas de se sentir infantilisé et je comprends totalement. Il va donc lui falloir un petit moment pour donner sa confiance à l’assistant. Il faut du temps pour s’apprivoiser. » Ses meilleurs souvenirs ? Elie raconte sa complicité avec Yves, qui ne décroche pourtant jamais un mot. « Quand, il est très content, il frappe très fort et sourit vraiment. Tu te sens rassuré. Il y a de la reconnaissance, ça donne envie de faire beaucoup plus”. Quant à Annaëlle, c’est Thierry qu’elle trouve particulièrement attachant. « Il fait attention au moindre petit détail, il a fait partie des premiers à remarquer que j’avais changé de lunettes. Pendant la prière, il précise toujours le remerciement pour les volontaires. » Car à la fin de chaque journée, tour à tour, chaque membre du foyer fait passer une petite bougie à son voisin en exprimant ce qui lui tient à coeur. De racines chrétiennes, les communautés de l’Arche encouragent chacun à vivre sa spiritualité ou sa religion comme il le souhaite, mais la tradition est toujours là. Puis à 20h30, chacun quitte le foyer pour rejoindre sa chambre. «Bonsoir, bonne nuit. » Comme à la maison.

Les temps de repas, la prière à la fin de la journée et les fêtes sont au cœur de la vie communautaire. Annaëlle précise : « À l’Arche, on est très fort pour faire la fête à la moindre petite chose. Les anniversaires, les fêtes religieuses aussi. La méditation est aussi une bonne occasion pour se rassembler, qu’on soit catholique ou pas, un moment où on est tous là et ça permet de voir comment chacun se sent. » Certains à l’Arche viennent pour vivre leur foi, comme Nadia, qui apprécie les pèlerinages organisés avec l’Arche. D’autres y retrouvent une atmosphère familiale et singulière. « J’ai choisi l’Arche pour l’ambiance, pour cette culture bienveillante et le côté assez familial plus que pour le côté spirituel », tient à préciser Nicolas, éducateur spécialisé.

 

Au-delà de l’aspect spirituel, la relation avec les personnes en situation de handicap mental amène une certaine spontanéité et authenticité. « Ce que Jean Vanier avait compris, c’est la richesse du handicap, explique Gilles, un salarié. Avec la personne en situation de handicap, la relation est vraie. Si elle ne t’aime pas, elle va te le dire. Si elle t’aime, elle va te le montrer. Ce sera toujours très clair. » Pas comme « à l’extérieur », où il note une certaine hypocrisie. « Les gens n’osent pas trop se dire les choses, alors on imagine… Ici, c’est clair. » Nicolas ajoute : « A l’Arche, il y a vraiment une atmosphère particulière. Ce sont des choses qu’on ne retrouve pas forcément ailleurs. » Car comme le disait Vanessa, volontaire en service civique, lors d’un atelier, « être avec les personnes accueillies, c’est un bonheur ! En réalité, ce sont eux qui aident le plus ici. »

Cet article a fait l'objet d'une publication dans Néon.

Victorine Alisse, le 08 août 2019.

 

LES INFORMATIONS CLÉS

 

QUI

 Communauté de l’Arche d’Aigrefoin

QUOI

Aigrefoin reçoit aujourd'hui plus d'une soixantaine de personnes avec un handicap dans son établissement d'aide par le travail (ESAT) et son atelier de jour : 43 d'entre elles résident sur place dans les foyers d'hébergement et foyers de vie.  L'Arche d'Aigrefoin est une des communautés de l'Arche, mouvement créé par Jean Vanier.

 

Ferme d'Aigrefoin, 78470 Saint-Rémy-lès-Chevreuse

CRITÈRES D'ENTRÉE

Pour les personnes en situation de handicap :  avoir une orientation CDAPH (Commission des Droits et de l'Autonomie de la Personne Handicapée) en ESAT (Etablissement et Service d'Aide par le Travail), complétée d'une orientation Foyer d'Hébergement s'il s'agit aussi d'une demande de foyer. Les personnes accueillies sont des personnes handicapées mentales, âgées de 18 à 65 ans.

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Fleur YVERT, Responsable admissions, stages et réorientation :  admission@arche-aigrefoin.org

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